Ce jour-là, 4 novembre 1944 – Paul Budry fonde l’Association des écrivains vaudois – La Méduse

Ce jour-là, 4 novembre 1944

Paul Budry fonde l’Association des écrivains vaudois

Radio-Lausanne poursuit la diffusion des nouvelles arrivées dans la nuit: destruction du siège de la Gestapo à Copenhague par un raid de la RAF, désarmement par De Gaulle des milices patriotiques du parti communiste français, distribution de pain pour l’Europe affamée, reddition du maquis du val d’Aoste au val Tourmanche sous la pression conjointe des troupes allemandes et de la milice fasciste avant leur défaite annoncée. Plus tard dans la matinée les auditeurs écouteront une interview de Félix Speiser, directeur du musée d’ethnographie de Bâle.

PAR ROBERT CURTAT

La «Tribune» et la «Gazette de Lausanne», deux journaux auxquels il est abonné et qu’un porteur a déjà déposé dans sa boîte aux lettres apportent faits et commentaires. Il en prendra connaissance tout à l’heure dans le confort du train qui le conduira à Lausanne.

Ce matin, le professeur Perrochon est préoccupé. L’ordre nouveau qui déchirait encore une partie de l’élite politique suisse (1) voilà moins de deux ans part en charpies dans de sanglants soubressauts. Ecrivain, il sait le sort de ses confrères français qui ont osé résister. Et aussi celui, hélas non des moindres, qui ont choisi la collaboration. C’est un problème qui est posé sans détour aux écrivains romands. Et dont il faudra bien débattre tout à l’heure.

Ce samedi 11 novembre 1944, hors de l’abri des quais et du bâtiment de la gare, Payerne est noyée dans la bourrasque de la première neige de l’hiver. Un homme de haute stature, la démarche alerte, vêtu avec une sobre élégance attend le convoi de 10 h 17. Il s’est porté un peu avant de la composition, à hauteur des compartiments de première classe. Le train arrive dans le claquement des caténaires. Devant le mufle de la locomotive électrique de type «crocodile» un vent glacial balaie la campagne. Le professeur Henri Perrochon s’installe dans un compartiment aux trois-quarts vide, en route pour Lausanne où son ami Paul Budry, infatigable défenseur des lettres romandes l’a invité à participer à la naissance de l’Association des écrivains vaudois. Pour rien au monde il n’aurait manqué ce rendez-vous d’amitié qui allait décider pour lui d’un engagement cardinal. Car si son ami Paul Budry préside à la naissance de l’association aujourd’hui dans le quart de siècle qui va suivre, c’est lui qui sera à la barre de ce groupe généreux dont on marque aujourd’hui les 70 ans d’existence.

Un vrai champion

De l’homme nous arrivent en rafales mille compliments dont notre ami Jacques Bron a souligné la qualité car il les a reçus de son vivant. Universitaire, docteur ès lettres, Henri Perrochon sera un peu plus qu’un enseignant de français, latin et grec du collège de Payerne, un véritable champion des lettres romandes, un honnête homme passionné de partager la connaissance avec ses élèves, ses collègues, ses lecteurs.

Une bibliographie sommaire révèle cent traces visibles – livres, articles, récits – d’une activité que l’un de ses biographes établit à «plusieurs milliers d’études et d’articles, dispersés dans quantité de revues et de journaux de Suisse et de l’étranger». Comme le soulignent ceux qui l’ont bien connu il avait pris modèle sur Alexandre Vinet dont il reste l’un des meilleurs connaisseurs et qui «aimait à atténuer le blâme par l’éloge». Vinet auquel il va consacrer bientôt – en 1947 – un ouvrage de la collection Trésor de mon pays au terme d’une recherche exigeante, bien dans sa manière. Au cœur du train qui le conduit à Lausanne on imagine qu’il saisit chaque instant pour lui donner un vernis, un lustre, un éclat. Ce n’est pas un hasard si ses anciens élèves l’appellent Monsieur.

A ceux de la France libérée

L’actualité va le rejoindre dès le quai de la gare où il découvre des visages amis, venus par d’autres trains pour former un groupe corporatif, celui des écrivains vaudois désormais réunis. Cette troupe naturellement bavarde se retrouve au restaurant la Rotonde, au bas du Petit-Chêne. Elle engage pour «quatre heures d’horloge» un débat passionné sur la défense des intérêts professionnels de l’écrivain. L’historique nous indique que l’assemblée a débattu plusieurs projets entre autre la mise en place d’un service juridique et un autre de recouvrements. Parmi les projets novateurs l’idée d’une journée des écrivains qui devrait favoriser la rencontre entre les auteurs et les amis des lettres.

Dans le droit fil de l’époque l’assemblée vote une adresse de sympathie aux écrivains de la France libérée. La fin de la réunion intervient bientôt, les horaires des trains dictant le moment de la séparation. Henri Perrochon a noté que le train de 16 h16 lui permettra de rejoindre Payerne moins de deux heures plus tard. A la fin d’une journée particulière.

(1) L’affligeant témoignage de lâcheté de la «pétition des deux cents» qui recommandait au Conseil fédéral de s’aligner sur les nouveaux maîtres de l’Europe est encore dans les mémoires.

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